De Sotchi à Moscou : vers une nouvelle phase du partenariat russo-africain ?

De Sotchi à Moscou : vers une nouvelle phase du partenariat russo-africain ?

Depuis quelques années, les relations russo-africaines occupent une place croissante dans la politique étrangère de la Fédération de Russie. A la suite de l’effondrement de l’URSS caractérisé par une période de retrait au cours des années 1990, Moscou a réinvesti progressivement le continent africain au début des années 2000, en développant des partenariats dans des domaines tels que la sécurité, l’énergie, l’éducation et l’économie. Cette dynamique s’inscrit dans une volonté des autorités russes de réaffirmer le statut de la Russie en tant que puissance mondiale et de renforcer son influence sur la scène internationale.

L’annexion de la Crimée en 2014 et le durcissement des sanctions occidentales contre la Russie ont contribué à accélérer cette réorientation, faisant du continent africain un espace stratégique pour le Kremlin, à la fois pour diversifier ses partenariats et accroître son influence. Le premier sommet Russie – Afrique, organisé à Sotchi en 2019, puis celui de Saint-Pétersbourg en 2023, ont constitué deux étapes majeures de cette stratégie. Pour plusieurs Etats africains, le rapprochement avec Moscou répond notamment à une logique de diversification des partenariats extérieurs, de recherche d’autonomie stratégique et dans certains cas, de contestation de la prééminence des partenaires traditionnels.

De Sotchi à Saint-Pétersbourg, puis à l’approche du troisième Sommet Russie-Afrique, la multiplication des initiatives diplomatiques, économiques, militaires et éducatives témoigne ainsi de l’importance croissante du continent dans les priorités de Moscou. La dynamique russo-africaine semble ainsi entrer dans une nouvelle phase. L’enjeu n’est plus seulement de constater le retour de la Russie en Afrique, mais d’évaluer la profondeur, la diversification et la durabilité de cette présence dans un contexte géopolitique en pleine recomposition sur le continent.

L’URSS et les pays africains : les fondements historiques du partenariat

La recomposition des relations russo-africaines ne peut être comprise sans revenir sur les liens établis entre l’Union soviétique et les Etats africains durant la guerre froide. En soutenant les mouvements anticoloniaux en Afrique, l’URSS a également accompagné plusieurs pays africains dans la construction de leurs institutions et a notamment contribué à la formation de leurs élites politiques, militaires, scientifiques et techniques. Jusqu’à la fin de la guerre froide, elle dispose ainsi d’une influence significative sur le continent.

La fin de la guerre froide et l’effondrement de l’URSS en 1991 entraînent toutefois un recul considérable de la présence russe en Afrique. Confrontée à une profonde crise économique et politique, la nouvelle Fédération de Russie réduit fortement son engagement extérieur. Plusieurs représentations diplomatiques sont fermées et une partie importante des mécanismes de coopération hérités de la période soviétique disparaît. Durant les années 1990, le continent africain cesse ainsi d’occuper une place prioritaire dans la politique étrangère de Moscou.

De Sotchi à Saint-Pétersbourg : la construction d’un nouveau partenariat

Les tensions croissantes entre la Russie et les puissances occidentales, particulièrement depuis 2014 puis après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022, ont renforcé l’intérêt de Moscou pour le continent africain. Cette évolution répond toutefois également à une volonté de plusieurs États africains de diversifier leurs partenariats extérieurs et de disposer d’une plus grande marge de manœuvre diplomatique. Les sommets de Sotchi en 2019 et de Saint-Pétersbourg en 2023 ont marqué des étapes majeures dans cette dynamique de partenariat. Depuis lors, la Russie a multiplié les coopérations avec plusieurs Etats africains dans des domaines aussi variés que la sécurité, l’énergie, l’agriculture et l’éducation. Cette dynamique traduit ainsi une convergence, certes partielle, entre les intérêts de Moscou et les stratégies de diversification de plusieurs pays africains. Ces deux sommets ont notamment contribué à renforcer la coopération militaire entre Moscou et plusieurs Etats africains. En novembre 2024, Anton Kobiakov, conseiller du président russe, indiquait que la Russie avait alors conclu des accords de coopération militaire avec 33 pays africains. Cette coopération repose notamment sur la fourniture d’armements, la formation de militaires africains, les exercices conjoints et l’assistance technique. Dans certains pays, elle s’est également accompagnée de l’arrivée des personnels russes associés au groupe Wagner puis, après la réorganisation de la présence russe en Afrique à partir de 2023, à l’Africa Corps placé sous l’autorité du ministère russe de la Défense. Les événements récents au Niger illustrent également l’approfondissement de cette coopération sécuritaire. Fin août 2026, les forces de l’Africa Corps ont notamment apporté un soutien aux autorités nigériennes lors des affrontements survenus à Niamey.

L’énergie constitue un autre axe majeur de cette stratégie. Des entreprises russes, notamment Rosatom dans le secteur nucléaire, cherchent à développer des partenariats de long terme avec plusieurs États africains. La coopération porte notamment sur la construction ou la modernisation d’infrastructures énergétiques, la formation de personnels et le développement de capacités nucléaires civiles. Parallèlement à Rosatom, plusieurs entreprises russes cherchent à renforcer leur présence sur le continent, notamment dans les secteurs des hydrocarbures, des mines, de l’agriculture et des infrastructures. Des groupes comme Gazprom, Yadran, Alrosa, Rusal et Rosoboronexport participent ainsi à la diversification de la présence économique russe en Afrique, même si celle-ci demeure encore relativement limitée au regard de celle de la Chine ou des puissances occidentales.

L’éducation demeure également un instrument important du rapprochement. La Russie cherche à accroître le nombre d’étudiants africains accueillis dans ses établissements d’enseignement supérieur et à renforcer les programmes de coopération universitaire. Dans le domaine de l’éducation, par l’intermédiaire de l’agence fédérale Rossotroudnitchestvo (« Coopération russe ») le nombre d’étudiants africains accueillis en Russie a fortement progressé ces dernières années. Pour l’année académique 2025-2026, la Russie a attribué plus de 5000 bourses aux étudiants africains, illustrant la volonté de Moscou de renforcer son image et son attractivité à travers l’éducation.

Moscou 2026 : entre consolidation du partenariat et défi de la diplomatie économique

Prévu les 28 et 29 octobre 2026 à Moscou, le troisième sommet devrait constituer une nouvelle étape dans l’institutionnalisation du partenariat russo-africain. Les préparatifs mettent notamment l’accent sur le dialogue politique, la sécurité, le commerce, l’agriculture l’investissement et l’innovation. Au-delà de sa portée diplomatique, la rencontre permettra d’apprécier la capacité de Moscou et de ses partenaires africains à transformer les engagements pris lors des précédentes rencontres en coopérations concrètes et durables. Ce sommet pourrait également offrir aux États africains l’occasion de renforcer leurs partenariats avec Moscou et d’explorer de nouvelles possibilités de coopération dans des domaines stratégiques tels que l’énergie, l’éducation, l’agriculture, les infrastructures et les technologies.

Pour Moscou, l’Afrique représente un espace important de projection diplomatique, économique et stratégique permettant de soutenir ses ambitions de puissance et sa conception d’un ordre international multipolaire. Pour plusieurs États africains, la Russie constitue un partenaire parmi d’autres, susceptible de contribuer à la diversification des alliances, à l’accès à certains équipements, technologies et formations, ainsi qu’au renforcement de leur marge de manœuvre internationale.

Cependant, cette dynamique ne signifie pas l’installation d’une influence russe exclusive en Afrique. La faiblesse relative des échanges commerciaux, la concentration de la coopération dans certains secteurs et la concurrence d’autres partenaires, notamment la Chine, l’Inde et les puissances occidentales, limitent encore la portée de cette présence. Cette influence demeure toutefois asymétrique : la capacité de la Russie à projeter une influence diplomatique, culturelle, médiatique et sécuritaire sur le continent reste supérieure à son poids économique et commercial. Cette asymétrie constitue l’une des principales limites du partenariat russo-africain et distingue le modèle russe de celui d’autres partenaires extérieurs, notamment la Chine. La consolidation de l’influence russe dépendra donc moins de la multiplication des accords que de la capacité de Moscou à les inscrire dans des partenariats économiques durables et structurants. Si la coopération sécuritaire a constitué l’un des principaux leviers du rapprochement, la pérennisation de cette influence passera désormais par la capacité de la Russie à convertir sa proximité politique et stratégique en coopérations économiques répondant aux besoins de développement des États africains. La diplomatie économique apparaît ainsi comme l’un des principaux défis de la nouvelle phase du partenariat russo-africain.

Conclusion :
Le troisième sommet Russie-Afrique s’inscrit ainsi dans la continuité d’un rapprochement progressivement structuré depuis le début des années 2000. De Sotchi à Moscou, le partenariat s’est élargi au-delà de la coopération sécuritaire pour toucher des secteurs tels que l’énergie, l’éducation et l’économie. Cette évolution témoigne de la volonté de Moscou de renforcer durablement sa présence sur le continent, mais aussi de celle des États africains de diversifier leurs partenariats. Le sommet de Moscou constituera dès lors un moment important pour mesurer la capacité de cette dynamique à s’inscrire dans la durée et à franchir une nouvelle étape.

Ibrahima Dabo
Docteur en science politique de l’Université Paris 2 Panthéon-Assas et spécialiste des relations internationales et de la Russie