Diomaye Faye à la tête de la CEDEAO : reconstruire l’unité géopolitique de l’Afrique de l’Ouest

Diomaye Faye à la tête de la CEDEAO : reconstruire l’unité géopolitique de l’Afrique de l’Ouest

L’élection du président Bassirou Diomaye Faye à la présidence en exercice de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) intervient dans un contexte de profonde recomposition régionale. Créée en 1975, l’organisation traverse l’une des périodes les plus délicates de son histoire, marquée par le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), par la persistance du terrorisme et par une remise en cause croissante de son efficacité. Malgré cette crise, la CEDEAO demeure le principal espace d’intégration d’Afrique de l’Ouest avec 12 États membres, près de 350 millions d’habitants et un PIB cumulé d’environ 700 milliards de dollars.

Une présidence dans un espace régional fragmenté

Cette présidence dépasse donc une simple rotation institutionnelle. Elle place le Sénégal au cœur des débats sur l’avenir de l’intégration régionale. Le principal défi ne sera sans doute pas d’obtenir un retour rapide des États de l’AES, mais de préserver un cadre de coopération permettant de maintenir la libre circulation, les échanges économiques et la coordination sécuritaire malgré des divergences politiques profondes.

La relation avec l’AES au cœur du mandat

Le Sénégal bénéficie d’une position singulière dans cette recomposition. Le président Bassirou Diomaye Faye privilégie une approche fondée sur le dialogue, susceptible de faciliter la reprise des échanges avec Bamako, Ouagadougou et Niamey. Toutefois, les divergences sur la gouvernance, les transitions politiques et les partenariats internationaux rendent improbable une réintégration rapide de l’AES.
Les réalités géographiques et économiques imposent néanmoins une coopération. Les trois États sahéliens, qui regroupent près de 75 millions d’habitants sur plus de 2,7 millions de km², demeurent dépendants des corridors reliant leurs capitales aux ports de Dakar, d’Abidjan, de Lomé ou de Tema. Les échanges commerciaux, les migrations et les liens humains continuent ainsi de structurer un espace régional commun. La présidence sénégalaise pourrait favoriser des accords sectoriels dans les domaines des transports, du commerce, de l’énergie, de la mobilité et de la sécurité, en privilégiant le pragmatisme plutôt qu’une réintégration immédiate.

La sécurité collective comme test de crédibilité

Le terrorisme constitue l’autre défi majeur. Selon le Global Terrorism Index 2025, le Sahel concentre désormais plus de 50 % des décès liés au terrorisme dans le monde, tandis que les groupes armés poursuivent leur progression vers les pays côtiers.
En appelant à l’opérationnalisation de la Force régionale de lutte contre le terrorisme, le président sénégalais fixe une priorité stratégique. Cette force, estimée à 5 000 hommes pour un coût annuel de 2,6 milliards de dollars, ne pourra cependant être efficace sans un meilleur partage du renseignement, des financements durables et une véritable volonté politique. La réponse devra également intégrer les dimensions économiques, sociales et territoriales qui alimentent l’insécurité.

Relancer l’intégration économique

La CEDEAO reste avant tout une communauté économique. Pourtant, le commerce intrarégional représente encore moins de 15 % des échanges des États membres, contre près de 60 % au sein de l’Union européenne. Les déficits d’infrastructures, les barrières non tarifaires et les difficultés logistiques continuent de freiner le potentiel du marché régional.
Le mandat sénégalais devra replacer l’économie au cœur du projet communautaire en renforçant les corridors de transport, les interconnexions énergétiques et numériques ainsi que les chaînes de valeur régionales. Cette dynamique est d’autant plus nécessaire que la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui couvre 54 pays et un marché de 1,4 milliard d’habitants, impose une accélération de l’intégration régionale.

Une opportunité économique et diplomatique pour le Sénégal

Cette présidence constitue également une opportunité pour le Sénégal. Le Port autonome de Dakar, principal débouché maritime du Mali, le futur port de Ndayane, ainsi que les projets pétroliers et gaziers Sangomar et Grand Tortue Ahmeyim (GTA) renforcent son ambition de devenir un hub logistique et énergétique régional. Cette visibilité peut soutenir l’expansion des entreprises sénégalaises et attirer davantage d’investissements.
Sur le plan diplomatique, la présidence de la CEDEAO confère également au Sénégal une capacité accrue d’initiative et de médiation auprès de l’Union africaine, des Nations unies et des principaux partenaires internationaux. Sans remettre en cause le poids du Nigeria, qui représente près des deux tiers du PIB de la CEDEAO avec plus de 230 millions d’habitants, Dakar peut promouvoir une diplomatie d’équilibre dans un contexte marqué par la compétition croissante entre les grandes puissances.

Réformer la CEDEAO pour reconstruire un espace politique commun

La crise actuelle souligne la nécessité de réformer la CEDEAO afin de renforcer son efficacité, son autonomie financière et sa crédibilité politique. L’organisation devra mieux concilier le respect des principes démocratiques, la souveraineté des États et le dialogue politique.
Avec 350 millions d’habitants, un marché de 700 milliards de dollars et des ressources stratégiques considérables, l’Afrique de l’Ouest demeure un espace essentiel pour le continent. Aucun État ne peut relever seul les défis du terrorisme, du commerce, des migrations, du climat ou de la sécurité alimentaire. La présidence de Bassirou Diomaye Faye offre ainsi l’occasion de redonner un souffle à l’intégration régionale. Son succès dépendra de la capacité des États à dépasser leurs divergences pour reconstruire un espace géopolitique fondé sur la coopération, la sécurité et le développement partagé.

Dr Seydou KANTE
Chercheur, auteur et Fondateur de l’Institut Africain de Géopolitique et de Géostratégie
Email : seydoo@hotmail.com