Le Président Bassirou Diomaye Faye à Bamako : la diplomatie sénégalaise face au défi terroriste au Sahel
La visite de travail et de solidarité effectuée le 28 juillet 2026 à Bamako par le président Bassirou Diomaye Faye intervient dans un contexte particulièrement sensible pour le Mali et, plus largement, pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Reçu par le président de la Transition, le général Assimi Goïta, le chef de l’État sénégalais a réaffirmé le soutien indéfectible du Sénégal au peuple malien dans sa lutte contre le terrorisme. En présentant les condoléances du peuple sénégalais après les récentes attaques contre les forces maliennes, il a rappelé que les menaces pesant sur le Sahel dépassent désormais les frontières nationales et concernent l’ensemble de la sous-région.
Cette visite revêt également une portée institutionnelle particulière. Quelques jours après son élection à la présidence en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO, Bassirou Diomaye Faye ne s’exprimait plus uniquement comme chef de l’État sénégalais, mais aussi comme premier responsable politique de l’organisation régionale. Ce déplacement constitue ainsi le premier acte diplomatique majeur de son mandat à la tête de la CEDEAO et traduit la volonté du Sénégal de promouvoir une approche fondée sur le dialogue, la solidarité et la responsabilité collective face à la menace terroriste.
Le Mali, une profondeur stratégique pour le Sénégal
Le Mali et le Sénégal entretiennent des relations historiques fondées sur la géographie, les liens humains, les échanges économiques et une forte interdépendance. Le corridor Dakar-Bamako demeure essentiel pour l’approvisionnement du Mali et pour l’activité du port de Dakar. Toute dégradation durable de la situation sécuritaire malienne aurait des conséquences directes sur les échanges commerciaux, les infrastructures de transport ainsi que sur les régions orientales du Sénégal. Les événements récents en apportent une illustration particulièrement frappante. Depuis 2025, les groupes djihadistes ont multiplié les attaques contre les convois empruntant cet axe stratégique, ciblant notamment les camions-citernes et les véhicules de transport de marchandises en provenance du Sénégal. Plusieurs camions appartenant à des opérateurs économiques sénégalais ont été incendiés, leurs cargaisons entièrement détruites, tandis que des centaines d’autres véhicules ont dû interrompre leur progression ou rester immobilisés en raison de l’insécurité. L’attaque du poste-frontière de Diboli, à quelques kilomètres seulement de Kidira, ainsi que les affrontements récurrents sur l’axe Kayes-Diboli, montrent que cette menace est désormais aux portes du Sénégal. Au-delà des pertes matérielles considérables, ces attaques visent à désorganiser les chaînes d’approvisionnement, à perturber le commerce régional et à fragiliser l’un des principaux corridors économiques de l’Afrique de l’Ouest.
Dans notre ouvrage La géopolitique du Sahel. Analyse du terrorisme djihadiste, nous montrons que le terrorisme sahélien ne peut être réduit à une succession d’attentats. Il relève d’une véritable stratégie de contrôle des territoires, fondée sur l’exploitation des fragilités institutionnelles, des dynamiques transfrontalières et des rivalités autour des ressources et des axes de circulation. Les groupes armés cherchent moins à détruire l’État qu’à se substituer progressivement à lui en imposant une gouvernance parallèle sur les espaces où son autorité est affaiblie. Les attaques répétées contre le corridor Dakar-Bamako s’inscrivent précisément dans cette logique : il ne s’agit plus seulement de frapper des objectifs militaires, mais d’asphyxier économiquement le Mali, de contrôler les flux logistiques et d’exercer une pression sur les États voisins. Cette lecture géopolitique permet de comprendre pourquoi la crise malienne dépasse largement les frontières du Mali et fait de la stabilité du Sahel un enjeu de sécurité pour l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.
Dans cette perspective, les régions sénégalaises de Tambacounda et de Kédougou occupent une position stratégique. Situées à l’interface entre le Sénégal, le Mali et la Guinée, elles constituent des espaces où les enjeux de sécurité, de développement et de coopération transfrontalière sont désormais étroitement liés. Le renforcement de leur résilience économique, des infrastructures de transport et de la présence de l’État constitue non seulement un impératif de développement, mais également une composante essentielle de la sécurité nationale.
Le terrorisme, une menace géopolitique régionale
Le terrorisme sahélien doit être analysé comme un phénomène géopolitique. Les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’organisation État islamique cherchent à contrôler des territoires où la présence de l’État est limitée, à sécuriser des axes commerciaux, à maîtriser des ressources stratégiques et à exploiter les tensions communautaires. Ils développent progressivement des formes de gouvernance parallèle en imposant leurs règles aux populations locales.
Cette évolution démontre les limites d’une réponse exclusivement militaire. Les opérations de sécurité sont indispensables pour protéger les populations, mais elles ne peuvent suffire à elles seules. La lutte contre le terrorisme suppose également une action sur les facteurs politiques, économiques, sociaux et territoriaux qui favorisent son implantation. Le Sahel et les États côtiers forment aujourd’hui un même espace géopolitique où circulent les hommes, les marchandises, les réseaux criminels et les groupes armés. La stabilité du Mali conditionne donc celle du Sénégal et de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest.
Une diplomatie de dialogue entre la CEDEAO et l’AES
La visite de Bamako intervient dans un contexte marqué par le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO et par la consolidation de l’Alliance des États du Sahel (AES). Sans remettre en cause les choix souverains de ces États, la priorité est désormais de préserver des mécanismes de coopération sur les questions de sécurité.
Le partage du renseignement, la sécurisation des frontières, la lutte contre les trafics, la protection des corridors commerciaux et la coopération judiciaire demeurent des intérêts communs. Les groupes terroristes ignorent les frontières institutionnelles ; ils exploitent au contraire les divisions politiques et les déficits de coordination entre États. Dans ce contexte, le Sénégal apparaît comme un acteur capable de maintenir ouverts les canaux de dialogue entre la CEDEAO et l’AES, en privilégiant une approche pragmatique fondée sur les réalités géographiques et les intérêts partagés.
Développer les territoires pour renforcer la sécurité
La réponse au terrorisme ne peut être durable sans une politique ambitieuse de développement territorial. Les régions de Tambacounda et de Kédougou doivent être considérées comme des espaces stratégiques où les investissements dans les infrastructures, les services publics, la formation, l’emploi des jeunes et la présence de l’État participent directement au renforcement de la sécurité nationale.
La sécurisation du corridor Dakar-Bamako, le renforcement du renseignement, la coopération transfrontalière avec le Mali, la Mauritanie et la Guinée, ainsi que l’implication des collectivités territoriales et des populations locales constituent autant de leviers pour prévenir l’expansion des groupes armés. La résilience des territoires demeure l’un des meilleurs remparts contre les logiques d’enracinement du terrorisme.
Une présidence de la CEDEAO placée sous le signe de la sécurité régionale
Au-delà de la solidarité exprimée envers le Mali, la visite de Bassirou Diomaye Faye constitue le premier signal diplomatique fort de sa présidence en exercice de la CEDEAO. Elle traduit une diplomatie fondée sur la souveraineté, la solidarité africaine et la recherche de solutions régionales face à une menace commune.
Le Sénégal dispose d’atouts importants pour jouer un rôle de puissance d’équilibre entre la CEDEAO et l’AES. Sa stabilité institutionnelle, son expérience diplomatique, sa proximité historique avec le Mali et sa crédibilité internationale lui permettent de favoriser le dialogue tout en contribuant au renforcement de la sécurité collective.
Face à un terrorisme qui prospère sur les fractures territoriales, politiques et sociales, la réponse devra être globale. Elle devra associer sécurité, renseignement, développement territorial, coopération régionale et dialogue politique. C’est à cette condition que pourra être reconstruite une architecture de sécurité capable de répondre durablement aux défis du Sahel et de préserver la stabilité de l’Afrique de l’Ouest.
Dr Seydou KANTE
Docteur en géopolitique et géographie politique/ MBA
Chercheur, auteur et consultant international
Co-auteur de La géopolitique du Sahel. Analyse du terrorisme djihadiste
Fondateur de l’Institut Africain de Géopolitique et de Géostratégie (IAGEO)
Email : seydoo@hotmail.com
- Par Admin2
- 29 juillet 2026

