Le Sénégal face aux fractures du monde : lecture géopolitique du discours de Bassirou Diomaye Faye à l’ONU, le 24 septembre 2026
Le discours du Président Bassirou Diomaye Faye devant la 81ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations Unies mérite d’être lu au-delà de l’exercice diplomatique annuel. J’y vois l’expression d’une ligne internationale qui cherche à concilier la défense du multilatéralisme, les préoccupations sécuritaires africaines et la revendication d’une gouvernance mondiale plus représentative.
Le point de départ du discours est celui d’une crise de confiance : entre les États, envers les institutions internationales et dans la capacité du droit international à encadrer les rapports de puissance. Le Président évoque ainsi une « crise de confiance entre États » et une « crise de confiance dans les institutions internationales ».
Cette grille de lecture traverse l’ensemble de son intervention. Elle permet, à mon sens, d’identifier plusieurs orientations de la diplomatie sénégalaise : la primauté du droit sur la force, la sécurité du Sahel comme enjeu international, la réforme du multilatéralisme, une meilleure représentation de l’Afrique et l’utilisation de nouveaux espaces de diplomatie, notamment le numérique, l’eau et le sport.
Le droit face au retour des rapports de force
Le Président inscrit d’abord son propos dans un environnement international marqué par la multiplication des conflits. Il cite notamment l’Ukraine, le Moyen-Orient, le Soudan, Haïti, le Yémen ainsi que l’expansion du terrorisme au Sahel.
Sur la Palestine, la position exprimée est claire : le Sénégal réaffirme son attachement à la solution à deux États, avec « la Palestine, avec Jérusalem Est comme capitale, et Israël », vivant côte à côte dans des frontières sûres et internationalement reconnues.
Mais la portée géopolitique du propos est plus large. Il s’agit de défendre un ordre international dans lequel le droit conserve sa fonction de régulation face aux rapports de puissance. Une phrase résume cette orientation :
« Nous ne garantirons pas un ordre international juste en substituant la force au droit. »
Le Sahel comme enjeu de sécurité internationale
La question sahélienne occupe également une place importante. Le Président affirme :« Le Sahel ne doit pas être abandonné à son triste sort. » Cette phrase mérite attention. Elle traduit une volonté de sortir la crise sahélienne d’une lecture strictement régionale. Le terrorisme étant transfrontalier, sa progression concerne directement les pays voisins et, au-delà, les intérêts internationaux présents dans la région.
En sa qualité de Président en exercice de la CEDEAO, Bassirou Diomaye Faye inscrit la réponse dans une coopération entre la CEDEAO, l’Union africaine et les Nations Unies. J’y vois la volonté de maintenir le Sahel dans l’agenda multilatéral tout en réaffirmant le rôle des organisations africaines dans la gestion des crises du continent.
Réformer le multilatéralisme, pas l’abandonner
Le discours reconnaît sans détour les difficultés des Nations Unies : situation financière préoccupante, difficultés des opérations de paix, retards dans la réalisation des Objectifs de développement durable et interrogations sur l’efficacité de l’Organisation.
La réponse sénégalaise n’est pourtant pas un recul du multilatéralisme. Au contraire, le Président défend une ONU « plus forte, plus représentative et plus efficace ».
C’est un point important. Dans un monde où les rapports bilatéraux de puissance reprennent une place croissante, le Sénégal continue de considérer le cadre multilatéral comme un instrument de régulation, particulièrement nécessaire aux États qui ne disposent pas des mêmes capacités militaires, économiques ou technologiques que les grandes puissances.
La réforme du Conseil de sécurité et la place de l’Afrique
Cette question conduit naturellement à celle de la représentation africaine au Conseil de sécurité. Le Président rappelle que sa composition « ne reflète pas les réalités de notre temps » et réaffirme le Consensus d’Ezulwini, qui porte la position africaine commune sur la réforme du Conseil. Il annonce parallèlement la candidature du Sénégal à un siège non permanent pour la période 2032-2033.
Deux niveaux d’action apparaissent donc : agir à l’intérieur des institutions telles qu’elles existent aujourd’hui, tout en demandant leur transformation. Cette articulation est caractéristique d’une diplomatie qui cherche à peser dans le système multilatéral sans renoncer à en contester les déséquilibres.
Dette, financement et technologie : les autres dimensions de la souveraineté
Le discours rappelle aussi qu’il ne peut y avoir de paix durable sans développement. Le Président appelle notamment à une réforme de l’architecture financière internationale, à un traitement soutenable de la dette, à une fiscalité mondiale équitable et à un meilleur accès aux financements concessionnels.
Un autre passage retient mon attention : celui consacré au numérique, à l’intelligence artificielle et à l’espace. Le lancement du premier satellite sénégalais est présenté comme l’expression d’une volonté de mettre « l’espace, le numérique et l’intelligence artificielle » au service du développement humain.
Ces domaines sont désormais des espaces de puissance. La capacité à produire des données, maîtriser les technologies numériques, développer des compétences scientifiques et participer à la gouvernance de l’intelligence artificielle pèsera de plus en plus dans les rapports internationaux.
Dakar 2026 : le sport comme langage diplomatique
Enfin, je retiens la place accordée aux Jeux Olympiques de la Jeunesse Dakar 2026 dans la conclusion du discours. Du 31 octobre au 13 novembre 2026, le Sénégal accueillera le premier événement olympique organisé sur le continent africain, avec 2 700 jeunes athlètes provenant de 206 comités nationaux olympiques, selon les chiffres cités dans le discours.
Le Président établit surtout un lien entre l’idéal olympique et la vocation des Nations Unies : « C’est aussi la promesse olympique. Et, au fond, c’est la promesse des Nations Unies. ». Cette formulation donne aux JOJ une portée diplomatique. Dakar 2026 devient un espace où le Sénégal peut projeter une image de dialogue, de jeunesse et de rencontre entre les peuples. L’invitation adressée à l’ensemble des États membres pour la cérémonie d’ouverture du 31 octobre prolonge cette dimension.
Ma lecture
Au terme de ce discours, je retiens une ligne : le Sénégal entend rester attaché au multilatéralisme tout en demandant sa réforme.
Il défend la primauté du droit international, replace la sécurité du Sahel dans une responsabilité collective, revendique une représentation plus juste de l’Afrique et investit de nouveaux champs de la diplomatie, du numérique au sport en passant par les enjeux de développement.
La formule utilisée par le Président résume bien cette orientation :
« Le dialogue plutôt que la confrontation.
La coopération plutôt que l’isolement.
Le droit plutôt que la force. »
Dans un ordre international de plus en plus fragmenté, cette position situe le Sénégal dans une diplomatie de dialogue, attachée au droit international et à la recherche de réponses collectives, tout en portant les demandes africaines de réforme de la gouvernance mondiale.
Dr Seydou Kanté
Email : seydoo@hotmail.com
- Par La rédaction
- 28 septembre 2026

